Monstre #1 - Ralph Marsault


Entretien avec Ralf Marsault
par Tony Plump

Un chaos bien ordonné


Chapo :
Entre la scène punk et le milieu gay, entre Paris, Londres et Berlin, Ralf Marsault revient sur ses expériences et sa démarche artistique.

Ralf Marsault vit dans un wagenburg situé dans le quartier de Kreuzberg, à Berlin. Pour arriver jusque chez lui, il faut se faufiler à travers les caravanes, les camions, les cabanes. Il n’y a pas de panneau d’accueil, seulement une boîte aux lettres. C’est au détour d’un petit sentier et sous un grand tilleul que se trouve son refuge. On se sent totalement éloigné du Berlin que l’on connaît, pourtant à moins de deux cents mètres. En 1990, avec son compagnon Heino Muller, Ralf avait publié un album devenu culte, Fin de siècle (Les Pirates associés, 1995). Pendant plus de dix ans, ensemble ils ont photographié des punks, des skins qui partageaient leur vie.

1. Une histoire d’amour
Fin de siècle, c’est une longue histoire. J’ai rencontré Heino, ce fut une histoire d’amour très belle,qui a duré dix-huit ans, pours’achever en 1995, quand Heino est mort du sida. Nous vivions comme tout le monde. On travaillait et, avec l’argent, on faisait des voyages. On allait partout, dans tous les sens du terme, un vrai tour du monde. On photographiait des tas des trucs, des objets, des machins, des paysages, on faisait des photos souvenirs. À l’époque, nous ne savions pas très bien ce que nous en ferions. Nous ne tenions pas encore notre sujet. Ça nous a pris des années pour le trouver. Après tous ces voyages, nous sommes rentrés en France. Et nous nous sommes séparés, un an… Heino est resté à Paris, moi, je suis parti m’installer à Londres. C’est là que j’ai découvert la scène punk. J’étais fasciné, mais sans savoir pourquoi. J’étais très excité, j’avais très envie de faire des photos de cette scène. Pour ce que ces gens représentaient, mais aussi parce que j’en trouvais certains sexy. Je projetais une sorte d’affect directement sur le sujet. Puis j’ai retrouvé Heino à Paris. J’en avais marre de Londres. Cela n’avait plus de sens de rester seul à Londres, finalement. Nous avions besoin d’être ensemble.

2- « Gayghties »
Le début des années quatre-vingt, c’était un vrai boom gay. Nous y étions pas mal impliqués. Je travaillais pour Fréquence Gai et au Gai-Pied, nous étions agents pour des illustrateurs, dont Tom of Finland, nous faisions le lien entre eux et la presse gay qui était florissante à l’époque. Nous sentions cette euphorie du mouvement gay, de la culture gay.
Pourtant, dès cette époque, je sentais une sorte d’embourgeoisement venir, je sentais la montée des bourgeois pédés et de leur morale. Sans nous en rendre vraiment compte, nous menions nous-mêmes une vie de petits-bourgeois, qui ne se définissent que par ce qu’ils consomment et accumulent. En vérité, pour moi, être pédé signifiait autre chose : drague dans les pissotières, crasse, odeurs, cinémas porno… Tout ce bourbier vachement intéressant, qui était jusqu’alors une espèce de terreau dans lequel on pouvait s’épanouir. Il y avait des mélanges et connexions formidables, avec tous ces mecs de différentes origines sociales qui se retrouvaient à travers ce canal du désir. Mais, au début des années quatre-vingt, la codification a commencé, et, petit à petit, ce terreau a disparu. Avant, il y avait plus de risque, mais du coup, plus de possibles. Je trouve que la sexualité pédé perd de son charme quand elle est trop organisée, maniériste.
Je m’en rends compte encore aujourd’hui, depuis que je bosse dans un sex-club à Berlin. Cela peut paraître étonnant, mais je pense que ma libido s’en est trouvée affectée. Je vois des mecs qui baisent de toutes les manières possibles, et ça m’a calmé. Cette surexposition me pousse à la saturation. Je bande encore, mais moins souvent. J’ai beaucoup aimé le sexe pourtant… Je me demande finalement si ce n’est pas en dehors des sex-clubs que le sexe est le plus intéressant à vivre. Dans ces clubs, le sexe est tellement codifié, tellement structuré. C’est un théâtre où le statut social a une importance extrême. Ils me font l’effet d’une mise à l’écart, d’enfermement. Ce n’est certainement pas la meilleure des formes ni des possibilités pour le sexe. Le sexe est une forme de liberté pour laquelle il ne devrait pas être nécessaire d’aller dans un bordel.

3. La révélation de Sainte-Thérèse
Si, Heino et moi, avons voulu chasser sur d’autres terres, c’est parce qu’on sentait que, pour nous, le milieu gay allait devenir stérile. On a cherché un équivalent de ce que j’avais vu à Londres, c’est-à-dire une scène alternative. Un soir, nous avons assisté à un concert punk à la porte de Montreuil. C’était un concert de Broken Bones, un groupe de hardcore. Ça a été un choc. La salle était absolument en délire. Quand j’en parle encore aujourd’hui, il y a des gens qui s’en souviennent, ça transpirait, le plafond gouttait à cause de la condensation, c’était une véritable étuve. Nous étions bouleversés. Nous avions enfin trouvé ce que nous avions cherché jusque-là en vain. Nous n’avions jamais éprouvé cette sensation. Je suis même allé faire une photo du guitariste en backstage, un snapshot avec un Instamatic. J’étais en extase, c’était vraiment la révélation de Sainte Thérèse, au milieu de tous ces gamins sexy. On peut le dire. C’est en découvrant cet univers que nous avons compris, Heino et moi, que nous devions en faire des photos. Nous avions enfin trouvé notre sujet. C’est ça qui a déclenché le travail dont notre livre est l’aboutissement. Nous avons suivi tous ces gens d’un univers qui, au départ, n’avait rien à voir avec le nôtre. C’était vraiment deux mondes.

4. PédéPunk
Le punk est une fascination pour l’animalité, pour une espèce d’informe perdu, comme certains ont la fascination des dépotoirs. Chez les punks, l’idée de faire du bruit, c’est l’équivalent du charivari du Moyen Âge, ça consiste à détruire l’ordre pour le réinstituer, à détruire les idoles pour les reconstruire. Nous sentions que le punk était le fumier sur lequel nous pourrions faire pousser nos fleurs. C’est pour cela que nous nous sommes tournés vers cet univers-là. Nous recherchions cette beauté inouïe, manifeste, celle qui nous rendait vraiment heureux, celle qui sent la merde, celle qui sent l’être.
Nous avions bien conscience qu’il y avait un fossé entre leur univers et le nôtre. Nous, on était pédés et eux ne l’étaient pas. Nous en avions conscience, eux aussi. Étant donné le sexisme latent de la scène punk, on ne se voilait pas la face. On s’est rapidement rendu compte que cela n’allait pas être facile ! Ils suspecteraient forcément que notre intérêt irait au-delà de la réalisation de simples photos. Et, en même temps, ils étaient flattés de plaire. C’était plein d’ambiguïté. Pour la contourner, nous avons commencé par faire des portraits des filles. Du coup, les mecs se montraient moins méfiants. Les pédés, avant leur normalisation, avaient une imagerie qui tournait autour de la mort, de la décrépitude. Quelque chose qui relevait de la faillite des formes. C’est cela que nous aimions, mais que nous ne trouvions plus. En revanche, les punks, eux, étaient en révolte, ils portaient des badges « Anarchie partout », alors on se disait : « Wahou, cool, ce sont des anars, ils vont nous comprendre ! » Il faut se méfier des anarchistes…

5. Punk-normativité
Mon deuxième tatouage est un « A » dans un cercle, parce que j’y croyais. Mais, finalement j’étais complètement naïf. Le premier anar que j’ai rencontré, qui s’est avéré être un escroc, disait que l’homosexualité est une phase avant le développement vers l’hétérosexualité. Selon moi, l’anarchie, c’est avant tout l’anarchie du désir, c’est « ici et maintenant », on essaie, on explore... On change le monde en se changeant soi-même. On a tous des pierres au fond des poches, dont il faut se débarrasser au fur et à mesure que l’on avance sur le chemin de la vie. Les anars, eux, ils ont du plomb dans les poches. Je pensais que le punk allait proposer une nouvelle donne, mais pas du tout. Il n’y a eu aucune remise en cause de l’économie ni de la société. Ça s’est cantonné à brailler dans la rue, brailler son mécontentement, même si, malgré tout, il existe dans ce milieu des réseaux de solidarité et d’échange. Au final, beaucoup se sont casés, et même parfois se sont mariés. Eux aussi se sont normalisés. J’éprouve de la nostalgie en pensant à ceux-là qui ont abandonné la scène punk. Je me demande si le punk n’est pas qu’un abcès de jeunesse, avant que tout redevienne normal. Pourtant, je ne regrette pas ma vie avec les anarchistes, car je considère ma vie comme une dérive. L’anarchie, c’est mon bateau ivre, c’est le seul voyage amoureux qui me paraisse intéressant à faire…

5. Ni punk ni pédé
Si le punk nous a déçus, Heino et moi, par rapport à ses promesses, je trouve les gays tout aussi conventionnels, très normés dans leurs systèmes de références. Je sens chez eux une recherche intuitive de conformisme. Ça me rappelle ce que le dessinateur Bastille disait : « Les pédés veulent toujours passer pour des gens qui ont beaucoup de goût, mais c’est surtout pour cacher qu’ils mettent leur bite dans du caca. » Je ne crois pas à l’idée d’une identité pédé. Se ressemble-t-on parce qu’on a des désirs similaires ? Il me semble qu’il n y a pas de solidarité particulière entre les pédés, comme il peut en exister dans les groupes qui partagent une transcendance, par exemple. Pourtant, il faut reconnaître qu’une culture s’est construite. Mais à qui sert-elle? Hocquenghem parlait d’une culture de limonadiers. Je ne me sens ni punk ni pédé, je me sens dans un flux amoureux, je vis comme ça, je ne me définis pas.

6. L’évidence du wagenburg
Après la chute du mur de Berlin, beaucoup de punks sont arrivés. Il y avait tous ces espaces vides, ces noman’s land… Heino et moi avons décidé d’y aller aussi. Nous avons immédiatement découvert la scène alternative et les premiers wagenburgs. En allemand, le terme signifie « village de voitures », mais il désigne aussi une tactique militaire hussite, constituée d’une importante fortification de chariots de ferme transformés en instruments de guerre. Pendant cette période, une véritable zone autonome temporaire s’est formée ici, composée de gens venus de toute l’Europe. C’était fabuleux ! Nous vivions cette expérience dans la jouissance, nous pouvions être comme nous le voulions. Nous la vivions dans le ressenti, pas dans l’intello. La vie dans un wagenburg est une culture de l’expérimentation des sensations, c’est un laboratoire d’expérimentation sensorielle. Dans le rapport aux autres, la proximité de la nature, de la drogue… C’est un espace où tu es bombardé de sensations, où tu progresses, où tu repousses tes limites et tes peurs. Nous vivions cela comme quelque chose de très sensuel.

7. Liberté irréelle
Nous étions en phase avec le mouvement des wagenburg. C’était un brassage constant. Nous étions dans le passage, dans un flux. Nous n’étions pas des voyeurs mais des acteurs. On fabriquait ensemble les photos, nous, et tout ceux du wagenburg. On le voit dans les dernières images de Fin de siècle. Dans le wagenburg, il y a une conscience politique pour essayer de construire des coopératives, modifier les rapports économiques et sociaux en profondeur et des choses s’inventent, mais elles restent modestes. Par manque de courage des habitants sans doute, mais surtout parce que la société, dans laquelle le wagenburg s’installe, a verrouillé toutes les possibilités d’échappement et d’alternative. Il ne faut jamais oublier les flics qui tournent autour du wagenburg pour défendre les droits coutumiers! Le wagenburg ne se fabrique qu’avec des restes, tout ce que la société ne veut plus. Mais sa « pauvreté » en fait justement son infinie richesse. Sans m’en rendre forcément compte, je menais déjà, comme en amont, un travail de recherche. Je documentais la culture du wagenburg, et, en même temps, j’y contribuais. J’ai toujours senti que notre regard mettait en perspective cette vie-là.

8. Pourquoi les blousons étaient noirs
Après la mort d’Heino, ce sont les gens du wagenburg qui m’ont poussé à continuer de faire des photos. Mais je sentais bien que ce que j’avais vécu dans les wagenburg était fini, que cette vie-là aussi était en voie de normalisation. Berlin devenait capitale de l’Allemagne. La topographie de la ville allait changer, la vie alternative allait sans doute être mise sous contrôle. Toute cette jouissance exubérante, mortelle pour certains, qui a suivi la chute du Mur, allait disparaître. Le travail ethnographique était alors l’occasion de revenir sur cette période pour dire : « Voici ce qui s’est passé, voici comment cela a été possible », tout en restant pudique, et sans stigmatiser certaines conduites, ni ceux rentrés dans la norme.
Un copain m’a dit que mon travail photographique relevait vraiment de l’ethnologie. Il m’a proposé de rencontrer Jean Arlaud, professeur à l’université Paris VII. J’ai d’abord été réticent, puis je lui ai écrit. Je l’ai rencontré, et, après avoir découvert mon travail, il m’a proposé de conduire une recherche à partir de ce que j’avais accumulé de connaissances. Et voilà comment je me suis trouvé en doctorat. Mon travail universitaire a été fascinant. J’ai réalisé que je ne m’étais jamais posé des tonnes de questions sur le pourquoi de mon travail, ce qui m’avait alors intéressé. Je suis rentré dans mon sujet, je suis remonté à l’origine de mon regard, et me suis questionné sur mes propres sensations essayant de comprendre le comment de cette culture punk. Pourquoi les blousons étaient noirs, pourquoi il y avait des clous, des têtes de morts, pourquoi les gens étaient sales… Ma thèse de doctorat s’intitule « Résistance à l’effacement ». On fait toujours les choses pour des raisons différentes de celles que l’on croit et je me demande maintenant si je n’ai pas écrit tout cela à la façon d’un tombeau pour Heino....

9. Archéologie de la lutte
En 2008 nous avons monté, avec les habitants du wagenburg, une exposition au musée de Kreuzberg, qui regroupaient des objets, des témoignages issus de cette culture. Nous avions très peu de moyens, mais ce fut fantastique ! J’avais recherché des objets fabriqués dans les différents wagenburg, comme ce couteau complément re-sculpté avec du métal inséré, ou encore cette batte de baseball gravé à la pyrogravure, sur laquelle Il y a tout un relief végétal qui se mélange avec des éléments électroniques, des monstres qui apparaissent. Les gens ici produisent des objets qui sont d’un niveau de richesse et de perspectives exceptionnelles. On ressent intimement ce qu’ils ouvrent comme champ. Le wagenburg est un village, mais c’est aussi un passage, et tous ces objets parlent de ça. Ce travail de recherche et l’exposition m’ont fait comprendre quelque chose d’important. Pendant toutes ces années, j’avais accumulé énormément d’objets, de récits, d’images, d’expériences sans l’idée de les inscrire dans une démarche ethnographique. Pourtant, toutes ces informations, qui concernent autant ceux qui produisent que ceux qui ont accompagné leur réalisation, ont pu servir de base à un véritable travail ethnographique scientifique. Ma thèse consiste aussi, en cela, dans la compréhension de ce va-et-vient entre un travail de photographie, ma vie au wagenburg et l’écriture ethnologique.

10. Épilogue
J’appartiens à une génération de vieux babas. Et si je suis ami avec, par exemple, Otto Muhl [l’un des chefs de file de l’Actionnisme viennois], c’est bien parce ce qu’il voulait casser les normes bourgeoises, même celles qui géraient l’économie de la sexualité. Mühl n’a pourtant pas dit que des choses brillantes, particulièrement sur les pédés...il le regrette maintenant. J’aime les gens complexes qui se trompent, justement parce qu’ils font des expériences, ils refusent les compromis. Il a en tout cas fini par accepter la société telle qu’elle existe. Un artiste qui veut vendre ne peut pas vivre de son art et rester dans la contestation radicale des systèmes dominants. En ce moment je fais toujours des photos, des natures mortes plutôt, et des objets, des installations qui ressemblent à des tissages. J'aime les vieilles tapisseries pourries, même les canevas (ça fait rigoler tout le monde...). Ce qui m'intéresse, c'est quand une trame commence à pourrir. J'aime quand la forme se défait et se perd, toute les phases incertaines de l’hypostase, du résidu... C’est cette pourriture, cette chose en décomposition qui me plaît. C’est là que j’interviens. Cette forme monstrueuse m’intéresse, j’aime cette figure-là. Le punk était pour moi l’archétype du monstrueux. Au wagenburg, on adore les monstres, on les chérit.
J’ai construit mon travail dans la durée. La raison de cette durée réside dans la gestion de la solitude: il faut construire patiemment le royaume de sa solitude. Apprendre à la vivre le mieux possible, cette profonde solitude. On en a peur de notre solitude, mais elle est le seul gage de notre liberté. Il s’agit de rester soi-même en dehors de toute affiliation. Beaucoup renoncent car il faut un certain courage, accepter d’être seul face a soi-même. Ils préfèrent les liens, être rattaché à une famille de pensée, à un boulot, à un patrimoine, à leurs amis, toutes choses qui donnent l’illusion de ne pas être seul. Je le comprends mais on naît seul et on meurt seul. C’est mon intuition. Je suis d’une génération qui a vu mourir ses amis. Je sais la solitude inouïe face à la mort de quelqu’un que tu aimes profondément.
L’itinéraire des mystiques m’intéresse. Je relis beaucoup Lévi-Strauss. Pour moi, il a cette lecture patiente sur l’homme et sur sa mythologie, qui s’achève d’une façon très pessimiste et très réaliste sur la solitude de l’homme. Parce que toute création est vouée à disparaître. La planète va disparaître. Il n’y a pas de sens à la thésaurisation. L’idéal serait de vivre avec très peu de choses. Et, c’est difficile de vivre avec très peu de choses. J’ai encore peur, mais, petit à petit, je me détache. Ce qui peut garantir les conditions de ma liberté.
 
 
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