Résistance à l’effacement, Les Presses du réel




La découverte de ce texte pourra comporter pour le lecteur certaines difficultés qui sont en partie dues au fait qu’il n’est pas construit comme il en est d’usage, avec une véritable introduction, un développement circonstancié et une conclusion définitive. Son auteur a estimé en effet que la compréhension de l’univers du wagenburg révèle, dans la mangrove de son caractère intrinsèque, d'un assemblage rugueux de personnes qui le construisent par juxtapositions, recouvrements de ronces, échos et réminiscences, où chacun apporte son histoire, son style, sa Weltanschauung et son identité particulière, fût-elle ambiguë voire paradoxale, et participe ainsi au métissage des échanges qui s’organisent. Ces intervenants revendiquent l’espace de leur rupture avec une organisation sociétale où ils interviennent pourtant en tant qu’acteurs interdépendants et refusent, presque par principe, la fixation. Dès lors, se presser de mettre en ordre et théoriser ces mouvements reviendrait à chercher aux forceps l’emboîtement d’une formule lumineuse sur un chaos, à chercher une définition séduisante, mais désuète, inutile, de la frontière d’un nuage.
L’auteur a de fait, avec une patience première, délibérément préféré accueillir la plénitude de cet entrelacs d’errances, en esquisser la phénoménologie, suivant au plus proche ces voix qui naissent avec leurs variations d’intonations, les mettant en regard avec ses propres réflexions et en dialogue avec les citations des différentes pensées qui se sont exercées à faire les analyses que l’on pourrait raisonnablement tenter face aux verrous des questionnements qui affleurent. Cela n’exclut en rien, pour qui s’acharnerait dans une recherche ultérieure à vouloir absolument produire le sens d’une rationalité confortable, la possibilité d’instruire le commentaire.
Ce texte est donc ainsi fait d’allers, détours et retours ; il s’approprie un espace qui n’existait vraisemblablement pas en tant que tel puisque justement il le produit en s’écrivant lui-même. En cela réside sa méthode et, avec circonspection, la perspicacité de sa science. Dans l’absolu, il pourrait d’ailleurs presque être lisible en commençant par n’importe quelle page.
L’auteur l’écrit aussi sur plusieurs registres, comme s’il endossait différentes personnalités et portait différents masques, un peu à la manière de celles et ceux dont il veut rendre compte. Il change parfois sans avertissement de nom ou de prénom. Il est à la fois Marsault, celui qui cherche et écrit cette histoire aujourd’hui, mais aussi Ralf, celui qui fit autrefois les photographies, seul ou avec la complicité d’Heino Muller, et qui se projetait à l’époque dans les portraits qu’il faisait des wagenburgers, puis réagissait devant l’image que ceux-ci lui renvoyaient. Cet effet de miroir entre l’auteur et son terrain fait que l’essai est lui-même aussi, et surtout, un terrain de questionnement. On se place ainsi au côté de l’intuition qui voit dans le regard de l’autre le don possible du sentiment d’exister pour soi. Mais, ayant déterminé cette position, on conservera, dans une sorte d’apnée éthique, la prudence suivante pour aborder le champ de recherche : «L’expression que le visage [d’autrui] introduit dans le monde ne défie pas la faiblesse de mes pouvoirs mais mon pouvoir de pouvoir [… ] le visage me parle et par là m’invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s’exerce, fût-il jouissance ou connaissance.» (1)
Ainsi, pour rendre le wagenburg dans son évanescence la plus sensible, au plus vrai de la perception de son indétermination viscérale, on s’attachera pour justesse à une sorte de monstration et de déambulation mise en perspective, de portement analytique pourrait-on dire. De ce type d’approche où : «La conversation devient modèle du savoir au lieu de la pénétration et du démembrement.»(2), le wagenburg, expérience du dehors, aspire à ce qu’on lui laisse l’encore possible de la poésie libertaire de ses inventions de formes et des métamorphoses de flux que celles-ci lui permettent de mettre en acte. Xénophile malgré sa mauvaise tête, tout lui sied dans son approche, sauf l’enfermement totalitaire d’une condescendance de théorisation miraculeuse. Aller vers sa reconnaissance, c’est donc s’engager implicitement dans une tentative d’approche où l’on sait que : «Le monde est non pas ce que je pense, mais ce que je vis, je suis ouvert au monde, je communique indubitablement avec lui, mais je ne le possède pas, il est inépuisable.»(3)
Le parti pris d’un tel choix d’écriture et de posture dans le texte qui va suivre est donc complètement assumé par son auteur.

Ralf Marsault

1. Lévinas, Emanuel, Totalité et infini, Kluwer Academic, 1971, (pp. 215 & 216)
2. Devereaux, Leslie. & Hillman, Roger. Ed., Fields of vision. Essays in Film Studies, Visual Anthropology, and Photography, University of California Press, 1995 (p. 338 : « Conversation becomes the model for knowing in place of penetration or dismemberment »)
3. Merleau-Ponty, Maurice, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945 (p. 17)


Le livre Résistance à l’effacement, Les Presses du réel, Dijon, est disponible auprès de l'éditeur, ainsi que dans le circuit traditionnel des librairies, mais il est aussi diffusé par des librairies qui se sont engagées particulièrement pour le soutenir.
Librairie L'Atelier d'à côté, Paris
Libraiire Texture, Paris
Librairie L'Ivraie, Montpellier
 
 
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